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Une entreprise libérée – 2/2


 

Il y a deux semaines, Etienne, Gautier et Simon nous parlaient du changement intervenu il y a 18 mois chez Philibert et l’on apprenait que les recrutements y sont décidés collectivement, tout comme la répartition des augmentations de salaire. Cette semaine ils nous parlent des autres grands changements qui ont marqué leur entreprise.
Entretien réalisé le 16 novembre 2016
Qu’est-ce qui a le plus changé, d’après-vous, avec cette transformation ?
Gautier : Le dialogue ! Notamment entre les gens qui viennent de différents endroits de l’entreprise (boutique, entrepôt, service client...). On le voit au travers du réseau social d’entreprise, les gens discutent beaucoup plus, ont des avis, échangent des idées d’amélioration,…
D’ailleurs pendant les périodes creuses, on a mis en place la possibilité de changer temporairement de secteur. Par exemple normalement je suis en boutique, mais si je le souhaite, pendant une période creuse, je pourrais venir à l’entrepôt, pour comprendre comment ça fonctionne, et avoir une meilleure vue d’ensemble. Et à l’inverse, en boutique on peut accueillir quelqu’un de l’entrepôt pour lui permettre de voir aussi comment ça se passe de ce côté-là.
Récemment nous réfléchissions au développement d’une nouvelle activité, et on ne l’envisageait que sous l’angle de la rentabilité. Un salarié nous a interpellé pour nous demander si on avait pris en compte la pénibilité, et la réalité c’est qu’on n’avait pas considéré cette dimension.
En ce moment la question se pose de racheter une boutique. Et des discussions ont donc démarré avec le propriétaire de ladite boutique. C’est un gros projet et donc ce n’est pas uniquement la décision des associés. Les salariés participent aux échanges, ce qui a d’ailleurs, au départ, surpris le propriétaire de l’autre boutique.
Les gens discutent beaucoup plus, ont des avis, échangent des idées d’amélioration.
Simon : Je dirais que ce qui a changé c’est aussi la performance. On est plus efficaces.
Avant on était frileux sur les embauches, les investissements. Aujourd’hui je sens beaucoup plus d’envie, d’énergie. On a aussi plus de gros projets en attente.
Aujourd’hui je sens beaucoup plus d’envie, d’énergie.
Etienne : Bon je pensais dire la performance mais puisque Simon l’a dit (rires), je vais dire que ce qui a changé, c’est aussi l’agilité. On élimine du processus de décision la lourdeur hiérarchique. Mon avis ne compte pas plus qu’un autre parce que je suis associé. L’idée c’est vraiment que ce soit l’expérience qui fasse la différence, pas le statut. Du coup on gagne en rapidité et notre capacité d’action est démultipliée.
On élimine du processus de décision la lourdeur hiérarchique.
Simon : J’ajouterais qu’on travaille aussi beaucoup plus qu’avant. Cela vient du fait qu’on s’intéresse à plus de choses. On fait son travail sur son temps de travail normal et le reste, réfléchir à des initiatives, les mettre en œuvre, on le fait en dehors. On ne peut pas toujours se permettre de dégager du temps pendant les heures normales de travail, sur les projets.
Gautier : On travaille plus aussi parce qu’on en a envie, ça fait plaisir parfois de parler d’autres choses que son seul domaine de compétences.
Aussi toutes les données financières sont visibles par tous les salariés de l’entreprise, il y a une adresse email commune et donc pas de secret.
Etienne : Personnellement, je suis encore plus content de travailler dans cette entreprise, encore plus fasciné par l’évolution de l’organisation de l’entreprise.

Vous nous avez expliqué que les rémunérations et les recrutements étaient décidés collectivement. Pouvez-vous nous parler des autres réalités pratiques qui font le quotidien de votre entreprise ?
Etienne : Beaucoup de gens entrent dans l’entreprise par le biais du jeu. Et c’est vrai qu’on ne chronomètre pas les pauses. Si les gens jouent pendant la pause, on peut aussi comprendre qu’ils veuillent terminer leur partie. On compte sur le fait qu’ils feront ce qu’ils ont à faire ensuite.
Simon : L’ambiance est meilleure. Et il n’y a pas d’abus parce qu’il y a un contrôle des pairs, donc on peut rester flexible sans qu’il y ait d’abus, ou alors ça reste marginal.
Dans une entreprise non libérée, il y a un chef qui vous contrôle, dans une entreprise libérée, il n’y a pas de chef pour contrôler mais vous êtes redevables à tous vos collègues.
Etienne : Dans une entreprise non libérée, il y a un chef qui vous contrôle, dans une entreprise libérée, il n’y a pas de chef pour contrôler mais vous êtes redevables à tous vos collègues.
On a sensibilisé les salariés aux règles légales concernant les heures supplémentaires, notamment les plafonds mais aussi les seuils de majoration. Chacun est autonome mais ce qu’on leur explique c’est qu’avant de dépasser le seuil des 43 heures hebdomadaires (à partir duquel la majoration de salaire est de 50% et plus de 25%), on recommande aux salariés de demander de l’aide à des collègues qui n’ont pas ou moins d’heures supplémentaires au compteur. Et ensuite on leur fait confiance.
Gautier : Une autre situation qui est complètement différente des autres entreprises du fait qu’on est une entreprise libérée, c’est la réactivité et la nature des réponses du service client qui sont en contact avec les clients du site Internet. Cela n’a rien à voir avec les réponses qui vous sont faites via d’autres sites marchands. Si un conseiller du service client reçoit une demande qui n’aurait jamais été faite, il n’a pas besoin d’en référer à un quelconque responsable mais peut immédiatement apporter une réponse sur la base de son propre bon sens. Ensuite il sera sans doute amené à partager avec ses collègues la solution qu’il a apportée et l’ensemble de l’équipe décidera si cela devient la nouvelle pratique du service. Même si cette solution ponctuelle, pour une raison ou une autre, ne devenait pas la solution désormais proposée par le service client, l’engagement pris par le conseiller serait évidemment respecté. Je pense que l’autonomie qui est laissée aux salariés et le fait que nous sommes encouragés à prendre des initiatives sont bien sûr ressentis positivement par nos clients.
Je pense que l’autonomie qui est laissée aux salariés et le fait que nous sommes encouragés à prendre des initiatives sont bien sûr ressentis positivement par nos clients.

Est-ce que certains salariés ont eu plus de mal à trouver leur place dans ce mode de fonctionnement ?
Gautier : C’est vrai qu’il y a des salariés qui, par nature, sont peut-être moins enclins à prendre des initiatives mais même parmi ceux-là, on a pu voir des choses assez étonnantes. A titre d’exemple, nous avons eu un contentieux assez bête avec l’un de nos fournisseurs figurines qui, au titre du droit à l’image, nous sommait de retirer les photos de ses figurines de notre site. La personne qui gère cette activité “figurines” n’était clairement pas la plus convaincue quand l’entreprise s’est libérée. Et pourtant au moment où ce désaccord est arrivé avec ce fournisseur, il a décidé un vendredi de ne pas lui passer de commandes. Dès le lundi suivant, le commercial du fournisseur en question l’a appelé pour comprendre ce qui bloquait, et le salarié lui a expliqué que puisqu’ils agissaient bêtement, il avait décidé de se passer de ses produits au moins pour une période. Quand le commercial lui a demandé s’il pouvait parler à son responsable, le salarié lui a dit que Philibert était une entreprise libérée, qu’il n’y avait donc pas de responsable et que d’ailleurs c’était lui qui avait pris seul cette décision. Donc même quelqu’un dont on aurait pu penser au départ qu’il n’allait pas totalement adhérer à l’idée de l’entreprise libérée, a fini par y trouver son compte.

Est-ce que vous pensez qu’il y a un modèle unique pour réussir une entreprise libérée ?
Etienne : Pas forcément. Chacun choisit sa manière de vivre dans l’entreprise libérée.
Gautier : D’ailleurs on ne recrute pas en pensant si la personne va s’intégrer dans une entreprise libérée.
Simon : Ce qu’il y a chez nous c’est que les actionnaires travaillent dans l’entreprise, donc on n’a pas de compte à leur rendre. Cela permet de travailler sur le long-terme.
Gautier : On n’a pas de pression pour tout optimiser tout de suite.
Comment voyez-vous la suite ?
Etienne : Ce n’est jamais fini quand on est une entreprise libérée, on essaye des nouvelles choses au fur et à mesure. Une fois que nous les associés, nous aurons fini de rembourser notre prêt, on peut imaginer que les salariés qui souhaitent investir, puissent entrer au capital de l’entreprise.
Gautier : Quand on a envie de se projeter, on peut rêver à tout. Si demain ma passion c’est de faire du Marketing, je peux penser qu’on me donnera l’opportunité de faire du Marketing chez Philibert.
Etienne : D’ailleurs si on crée un poste ou si on recrute sur un poste, la priorité sera toujours donnée aux salariés en interne.
Ma motivation à libérer l’entreprise tient aussi fait que je veux à tout prix éviter qu’un jour, un salarié puisse faire quelque chose que personnellement il jugerait stupide, mais que parce qu’on lui a demandé de le faire, il choisisse de s’exécuter sans réfléchir. C’est aussi ce que je garde en tête quand je pense au futur de Philibert.
Un grand merci à Etienne, Gautier et Simon pour avoir pris le temps de partager leur expérience avec nous dans une période qui commençait déjà à être très chargée pour eux. Et cela d'autant plus qu'ils se sont montrés très disponibles dans les échanges post-interview. Nous espérons que leur passion des jeux mais aussi et surtout de l'humain, qu'ils manifestent au quotidien, vous ont irradié d'une forte dose d'optimisme. En tout cas c'est l'effet que cela a eu sur nous !


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