Vers une reconversion professionnelle réussie...

Matthieu,
ethnologie, multimédia et bières

 

Après une maîtrise d’ethnologie, par manque d’emploi dans ce secteur, Matthieu profite de l’éclosion de l’informatique familiale et de la bulle internet pour se lancer dans le multimédia. D’abord travailleur autonome puis salarié, il se retrouve licencié à 38 ans en plein début de la crise économique. Alors brasseur amateur, il décide de se lancer avec son frère et créent tous les deux la première brasserie indépendante de Nîmes. Il nous raconte son parcours…
Entretien réalisé le 1er décembre 2016
Pouvez-vous nous raconter le début de votre parcours ?
Matthieu : A l’origine, je voulais faire de l’ethnologie. J’ai donc fait des études de Sciences Humaines. J’ai un DEUG de sociologie et une maîtrise d’ethnologie. C’est peu de dire qu’en ethnologie, il n’y a pas beaucoup d’emploi, et j’ai dû faire ma première reconversion en sortant de mes études.
J’ai tenté le concours d’entrée de l’IUFM (Institut universitaire de formation des maîtres) sans succès et je suis finalement rentré dans l’informatique et le multimédia, par la petite porte.
C’était la fin des années 90, l’informatique familiale était balbutiante et, sans formation, on pouvait trouver des petits emplois. J’ai commencé par animer des ateliers d’initiation au multimédia pour les scolaires. C’était un peu comme des classes vertes, mais on faisait par exemple un CD-Rom ou un site web avec les enfants pendant une semaine. Il n’y avait pas nécessairement besoin d’un niveau informatique très élevé pour faire ça. J’utilisais des ordinateurs depuis longtemps et j’étais autodidacte.
Ensuite j’ai décidé de continuer dans cette branche. C’était il y a 20 ans, en pleine époque de ce qu’on appelait « la bulle internet », ça débutait vraiment. Les entreprises commençaient à faire des sites web, c’était tout nouveau, il fallait guider les gens.
J’avais déjà un certain nombre de compétences nécessaires que j’ai complétées par des formations en multimédia, puis j’ai monté ma première société de création multimédia. Je faisais des sites web, des CD-Rom et de la formation, et ça m’a fait « vivoter » pendant 3 ans.
Parallèlement, j’ai continué à me former en suivant des cours du soir au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers). C’était une formation diplômante pour adultes. Tous les soirs, après ma journée de travail, j’avais 2 heures et ½ de cours. J’avais également des cours les samedis matins. A l’issue de cette formation, j’ai eu mon diplôme en informatique, qui équivaut à un BAC+2.
Mon entreprise vivotait et je n’ai pas eu la patience de laisser mon portefeuille de clients se développer, comme il commençait à le faire. J’ai arrêté avant que l’entreprise soit parfaitement viable. Peut être que j’aurais dû lui laisser un peu plus de temps, mais finalement j’ai trouvé du boulot sans difficulté dans lequel je gagnais bien ma vie, je m’y suis retrouvé.
J’ai dû faire ma première reconversion en sortant de mes études.
Donc vous voilà salarié dans le multimédia…
Matthieu : Oui, j’ai travaillé dans un premier temps dans des petites boîtes Nîmoises et assez rapidement, j’ai été salarié d’une société de services (SSII) en tant que prestataire pour le service multimédia de La Poste, à Montpellier. J’y développais des modules de e-learning pour les employés de La Poste. Ça a duré 5 ans. En 2008, en plein début de la crise, la société de services pour laquelle je travaillais a dû faire face à des difficultés et mes collègues et moi nous sommes retrouvés licenciés ou envoyés à l’autre bout de la France. J’avais 38 ans.
Je n’étais pas forcément mécontent d’avoir été licencié parce que j’en avais un peu marre de ce travail, je ne m’y retrouvais pas intellectuellement, ce n’était pas passionnant. Mais j’avais un CDI, des horaires convenables, un salaire tout à fait sympathique, des RTT, une mutuelle, etc… tous ces avantages étaient difficiles à quitter et c’est sans doute pour ça que je n’avais pas démissionné. En revanche, le jour où on m’a dit : « Tu es licencié », je me suis dit : « C’est le moment de partir vers autre chose ».
Dans un premier temps j’ai un peu cherché dans mon domaine, mais en pleine crise il y avait beaucoup moins de poste dans le multimédia et les salaires étaient moins élevés et de toute façon, je me suis très vite rendu compte que j’avais envie de faire autre chose.
Le jour où on m’a dit : « Tu es licencié », je me suis dit : « C’est le moment de partir vers autre chose ».
C’est là où vous vous êtes dirigé vers la brasserie ?
Matthieu : Oui, je brassais déjà un petit peu dans ma cuisine, avec mon frère, comme ça, en amateur. Un jour, on s’est dit « Pourquoi ne pas passer au niveau professionnel ? ». Mon frère, Bastien, qui était éducateur spécialisé, a lâché son travail pour lancer la brasserie avec moi.
On s’est d’abord formés en autodidactes.
On a lu beaucoup de livres, on a fait beaucoup d’essais, chez nous. Ensuite, en 2010 j’ai suivi une formation professionnelle de deux semaines dans un institut spécialisé, pour apprendre le métier de brasseur. C’est une formation que j’ai financée sur mes fonds propres.
A côté de ça il y a aussi toute la partie gestion d’entreprise à apprendre. J’ai suivi à la Chambre de Métiers et de l’Artisanat du Gard un certain nombre de formations sur la création et la gestion d’entreprise. Ces formations étaient gratuites puisque j’étais à ce moment là demandeur d’emploi. J’en garde un souvenir de formations de bonne qualité, en comptabilité, en communication… j’y ai par exemple appris à faire un business plan ou à tenir une comptabilité d’entreprise.
J’avais en outre déjà l’expérience de ma société de création multimédia.
Mon frère, Bastien, qui était éducateur spécialisé, a lâché son travail pour lancer la brasserie avec moi.

Combien de temps s’est écoulé avant l’ouverture officielle ?
Matthieu : La brasserie a été créée en février 2011. Il nous a fallu deux ans de préparation entre la décision et la création elle-même.
Il nous a fallu trouver un local, du matériel de brasserie, mettre au point des recettes, faire un site internet, dessiner des étiquettes, faire un prévisionnel, trouver une banque qui nous suive, bref, il y a plein de choses à mettre en place et c’est long.
Les aides à la création d’entreprise nous ont permis d’obtenir un crédit à taux zéro, un accompagnement et une exonération de charges mais le lancement d’une brasserie nécessite un investissement assez conséquent, obtenu grâce à nos économies et un emprunt bancaire. Quand on va voir une banque, il faut y aller avec un dossier bien ficelé et savoir de quoi on parle. A l’époque, les banques n’avaient aucun chiffre sur la brasserie, ce n’était pas aussi répandu que maintenant. On était les premiers brasseurs indépendants sur Nîmes. Mon frère et moi avions fait nous-mêmes tous les plans comptables, on savait les défendre et les expliquer.
Pendant les deux ans qu’il nous a fallu pour monter notre projet, il y a eu bien sûr des périodes de doute. On se pose des questions « Est-ce qu’on va arriver à le monter ? Est-ce qu’on va arriver à en vivre ? » La phase de montage n’est pas linéaire, il y a des périodes où le projet avance vite et d’autres où il est au point mort.
C’est un vrai plus de partir à deux, à condition de bien choisir son associé.
Qu’est-ce qui fait que l’on tient et que l’on va jusqu’au bout ?
Matthieu : C’est la motivation.
C’est également le fait d’être deux. Même si j’aurais peut-être pu le faire seul, être à deux et avec quelqu’un de confiance, c’est important. Avec mon frère, on se connaît très bien, la communication est facile. On sait comment on fonctionne l’un l’autre, ça aide. Quand l’un de nous se pose des questions, on peut y réfléchir ensemble et apporter des réponses. Le dialogue est créatif. C’est un vrai plus de partir à deux, à condition de bien choisir son associé.
Mais associé ou pas, il faut parler de son projet autour de soi, ça aide à le construire.
Comment a réagi votre entourage par rapport à ce projet de brasserie ?
Matthieu : On a eu du soutien, chacun de notre côté.
Il faut un soutien moral, c’est fondamental, mais aussi financier. L’entreprise n’est pas viable tout de suite, ça veut dire que les personnes avec qui l’on vît auront à supporter les charges du ménage pendant un certain temps.
Je pense que la réaction de l’entourage joue un rôle primordial.
Comment se porte votre brasserie maintenant ?
Matthieu : Elle se porte très bien. Elle est en croissance depuis sa création.
On a maintenant deux employés, le premier a été embauché en 2015 et l’autre cet été. Nous investissons régulièrement une bonne partie du CA dans de nouveaux équipements.
La phase de démarrage a été un peu plus longue qu’on l’avait imaginé. C’était une création totale, ce n’était pas une reprise. Le marché n’existait pas. Il a fallu aller chez les clients et leur expliquer ce qu’était le produit, quel était son mode de fabrication, sa philosophie…
Il y a eu tout un travail « pédagogique » à faire aussi bien auprès des clients particuliers, qui viennent se servir directement à la brasserie, que des clients professionnels (bars, restaurants, hôtels, cavistes, épiceries, etc).
Quand on a monté la brasserie, il y avait autour de 300 brasseries en France. Aujourd’hui, fin 2016, on a dépassé les 1100, le marché a évolué. La concurrence a créé une dynamique. Maintenant tout le monde a entendu parler de la bière artisanale via les médias habituels comme la presse ou la télévision et le public connaît le produit.
On touche absolument à tout et il n’y a pas deux journées qui sont identiques. La routine n’existe pas.
Quel rôle chacun de vous joue dans cette entreprise ?
Matthieu : On est polyvalents tous les deux. C’était une des conditions dès le départ, car il n’y avait aucune des tâches qui pouvait occuper l’un de nous à temps complet. D’autre part, si l’un de nous est absent l’autre doit être en mesure de continuer. Mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt du travail. On touche absolument à tout et il n’y a pas deux journées qui sont identiques. La routine n’existe pas.
On fait le processus de A à Z. On reçoit les matières premières et on les transforme. Mais il faut aussi faire les livraisons, chercher des clients, faire des salons, des festivals, des dégustations. Il y aussi toute la partie comptabilité, la communication, etc. Il y a beaucoup de tâches très différentes. On a dû apprendre plein de choses.
Avec le temps et l’embauche du personnel, les rôles se dessinent petit à petit et chacun se spécialise, mais pour autant il faut continuer à rester polyvalent. Comme je viens du Multimédia, c’est moi qui m’occupe par exemple de faire la PAO (publication assistée par ordinateur) pour les étiquettes, les flyers, les affiches… et je m’occupe aussi du site internet bien sûr.

Y-a-t-il des choses qui vous manquent de votre ancien métier ?
Matthieu : Non, pas vraiment. Le salaire peut-être, et le temps.
On aimerait tous travailler moins, c’est fatiguant, mais c’est comme ça !
On investit beaucoup pour aller dans ce sens là, en personnel mais aussi dans le matériel. Ca devrait nous permettre à la fois de produire plus, d’améliorer la qualité de la bière mais aussi de gagner en temps de travail et de réduire la pénibilité.
Il y a une saisonnalité dans cette activité. Au printemps et en été, entre la production et les salons on fait des journées très importantes et souvent du 6 jours voire 7 jours sur 7. C’est parfois dur de tenir le coup.
Après, on a la chance de travailler dans un milieu sympathique, aussi bien avec les collègues brasseurs qu’avec la clientèle. On fait un produit plaisir. Personne n’est obligé de boire de la bière et quand les gens viennent nous voir, ils ont plutôt le sourire, ils sont sympas, curieux et l’échange est agréable.
La difficulté c’est surtout le volume horaire.
Je ne sais pas où on en sera dans 10 ans mais c’est justement ça qui est excitant.
Comment imaginez-vous la suite de cette aventure ?
Matthieu : Il y a toujours des projets.
Comme je le disais, il n’y a pas de routine, notre brasserie est en constante évolution. On sort de nouvelles recettes tout le temps, on crée des nouvelles saveurs, c’est un des intérêts de notre travail et il faut que l’on se démarque.
On investit dans du nouveau matériel, on continue à se former. On cherche aussi toujours de nouveaux débouchés et nos réseaux se développent nationalement.
Nos bières sont également vendues en Europe du nord et ça va probablement s’étendre prochainement.
Je ne sais pas où on en sera dans 10 ans mais c’est justement ça qui est excitant.
Quels conseils donneriez-vous aux gens qui ont envie de se reconvertir mais ne savent pas nécessairement par où commencer ?
Matthieu : Je leur dirais qu’il faut choisir un projet qui soit vraiment motivant, vraiment exaltant. Il ne faut pas faire quelque chose par défaut, parce que ce n’est pas facile de se reconvertir, et pour trouver les ressources nécessaires pour changer de métier, éventuellement créer une entreprise… il faut avoir une vraie motivation.
Je comprends très bien que certaines personnes doivent se reconvertir par manque d’emploi dans leur secteur, mais il faut quand même avoir une petite flamme pour tenir le coup. Et ensuite, bien sûr, il faut y croire et foncer.
Merci beaucoup Matthieu, de la part de Mon Job Idéal, pour avoir partager avec nous vos différentes expériences professionnelles qui vous ont finalement conduit à la co-création de votre brasserie artisanale, La Barbaude. Nous vous souhaitons encore pleins de nouvelles recettes et beaucoup de succès dans vos projets à venir.


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