Vers une reconversion professionnelle réussie...

Matthieu,
vers l’autonomie alimentaire

Matthieu
 

Plus de 10 ans en tant que chef de produit Marketing, ont donné le bagage nécessaire à Matthieu pour lui permettre de lancer, avec deux associés, un projet innovant dans lequel il a tout de suite cru. Entrepreneur polyvalent, il nous parle de ses nouveaux métiers.
Entretien réalisé le 17 août 2016
Quel parcours avez-vous suivi au moment de vos études ?
Matthieu : Au départ j’avais surtout envie de faire du dessin mais mon père a souhaité que j’étudie la gestion en me disant que je pourrais toujours faire du dessin plus tard.
Donc après un bac éco, j’ai fait une école de commerce en gestion d’entreprise et Marketing avec une spécialisation en finance. Et au final j’ai fait mon stage en communication interne, donc ça aura été des années très multidisciplinaires.
Je ne savais pas nécessairement ce que je souhaitais faire, je savais surtout que je voulais être autonome, quitter le foyer familial.
Et ensuite comment s’est déroulée votre première partie de carrière ?
Matthieu : Mon stage en communication interne a débouché sur un CDI dans la même entreprise. Je suis resté 6 ans à un poste de Spécialiste en Communication Interne, puis je suis passé au Marketing dans la même entreprise où j’ai été Chef de produit pendant 4 ans. Je faisais du Marketing Développement dans ce groupe industriel. Après 10 ans dans cette première entreprise, j’ai eu envie de changer et j’ai rejoint une entreprise spécialisée dans les poêles à granulés et ceux appliqués à la domotique, toujours dans une fonction de Développement Marketing.
Je m’entendais très très bien avec mon manager. Il a malheureusement été amené à quitter l’entreprise et j’ai alors souffert du manque de compréhension Marketing au sein du reste de l’organisation. J’ai repris, en plus de mon rôle de chef de produit, une responsabilité sur le design. Mon poste me plaisait mais j’ai commencé à réaliser que dans l’entreprise il y a des cycles (des phases épanouissantes auprès de bons managers, d’autres périodes moins enthousiasmantes,…). Tout est gérable mais cela demande beaucoup d’énergie et je me suis dit que quitte à dépenser cette énergie, c’était sans doute préférable de la mettre au profit de quelque chose qui marche.
J’y croyais tellement que je n’avais pas envie d’attendre.
Avec vos deux associés, vous avez créé myfood, qui propose des serres connectées alliant permaculture et aquaponie. Comment vous est venue cette idée ?
Matthieu : En fait j’avais un cousin qui avait déjà pensé à ce concept Je m’intéressais déjà de mon côté à la permaculture, et j’ai exploré l’aquaponie et l’agriculture verticale. Ce cousin est très fort pour fédérer les gens et il a un talent pour avoir une vision d’avance sur les choses. Parce qu’il a souvent des idées, il avait l’habitude de regrouper ses amis pour tester ses idées. C’est comme ça qu’il avait embarqué dans l’aventure un ami avec lequel il avait étudié et que je connaissais déjà. Je les ai rejoints à un camp de l’innovation pour les aider. J’ai rapidement flairé le truc intéressant, le potentiel, la tendance par rapport à une alimentation plus saine, plus locale. Dès que ce camp a été ouvert au public pour leur montrer les différents projets exposés, j’ai tout de suite noté l’engouement pour le projet de serre, et donc j’ai senti le potentiel marché. Cela peut changer la manière de s’alimenter, les circuits de consommation, et surtout je ressentais qu’on pourrait en vendre.
Mes 2 amis étaient plutôt en attente d’un potentiel investisseur mais j’y croyais tellement que je n’avais pas envie d’attendre.

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Qu’avez-vous fait alors ?
Matthieu : Le truc c’est qu’à ce moment-là ça se passait très bien dans mon travail. J’aimais le produit sur lequel je travaillais, un produit très concret.
Pendant un court moment j’ai pensé que je pourrais travaillais sur le projet de serre, en plus de mon travail. Je travaillais le soir, les weekends. Mais très vite, je sentais le besoin de passer des appels ou d’en prendre pendant ma journée et j’ai compris que ça ne pourrait pas marcher et que ce projet méritait que je m’y lance à plein temps.
Du coup j’ai montré l’exemple à mes 2 amis, je leur ai montré que j’y croyais vraiment en quittant mon entreprise. Je suis allé voir les dirigeants de mon employeur. En fait ça aurait été vraiment très difficile pour moi de démissionner. Ma femme ne travaille pas, nous avons une fille, donc j’avais quand même besoin de conserver un minimum de ressources. Du coup je me suis fixé pour objectif de négocier une rupture conventionnelle avec mon employeur. J’ai présenté cela de la manière la plus positive possible. Je leur ai rappelé que j’aimais beaucoup ce que je faisais et que ça m’arrachait le cœur de partir mais que j’avais ce projet auquel je croyais énormément et que je ne pouvais pas le développer correctement tout en travaillant à mon poste. Je leur ai vendu ce projet comme je l’aurais fait auprès de clients ou d’investisseurs et ils ont totalement adhéré. Evidemment je n’avais aucun ressentiment donc ils ont accepté la rupture conventionnelle. Alors de mon côté cela reste évidemment un effort financier conséquent, je fais un vrai pari, mais la rupture conventionnelle a rendu le projet simplement réalisable. On serait aux Etats-Unis la question du risque ne se poserait sans doute même pas. Mais nous sommes en France et c’est certain qu’on appréhende le risque différemment.
A quoi ont ressemblé vos premiers pas ?
Matthieu : Puisqu’on avait participé à POC21, un camp d’innovation international en parallèle de la COP21, on a eu très vite beaucoup de retombées, médiatiques d’abord mais aussi de nombreuses personnes qui se sont manifestées pour acheter notre serre et pouvoir la tester. C’est ce qu’on appelle notre réseau de pionniers. Je me suis donc très rapidement chargé de créer les statuts de l’entreprise, en y incluant évidemment mes deux associés même si eux étaient encore dans leur précédente activité. J’ai mis mes économies sur la table pour acheter un container de tours verticales à un fournisseur américain. Grâce à mes études et mes 12 ans d’expérience, j’avais une approche généraliste, j’avais étudié la finance, l'entrepreneuriat, j’avais fait du Marketing, du développement produit, de la communication. J’ai aussi été cherché des subventions auprès de la BPI (Banque Publique d’Investissement). Mes associés ont eux travaillé sur le site Internet sur lequel les « citoyens pionniers » se portent candidat. Et surtout ils ont développé le système de monitoring de la serre ainsi que l’application qui va avec. Nous avons été submergés de demandes et pendant 3 mois j’ai travaillé comme un fou. Je rappelais les pionniers qui s’étaient manifesté sur le site le matin, je faisais de la production dans mon garage l’après-midi, du développement produit de la serre le soir, et la compta et la finance le weekend.

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Est-ce qu’il y a des éléments particuliers qui vous inquiétaient au début ?
Matthieu : J’angoissais un peu du fait de travailler tout seul puisque l’un de mes associés vit à Bruxelles et l’autre à Paris. En fait aujourd’hui je suis ravi de travailler de chez moi, dans mon bureau ou dans mon jardin. J’ai le sentiment que je travaille de manière très qualitative, plus concentrée. Et puis je suis toujours en contact avec des gens, que ce soient mes associés, les fournisseurs, ou encore les personnes chez qui nous installons nos serres connectées.
Globalement je trouve que c’est mieux de travailler à plusieurs myfood-2(comme j’ai la chance de le faire avec mes associés) mais ça demande aussi d’être plus intelligent. 3 cerveaux (et même 4 avec notre brillant stagiaire), c’est mieux qu’un seul. Mais du coup il faut aussi accepter que son idée ne soit pas la meilleure. C’est utile de prendre du recul, de repenser à comment on était avec ses collègues quand on était salarié. On reproduit souvent ses erreurs, donc si déjà avant on avait tendance à tel ou tel comportement avec ses collègues, il faut être vigilant pour ne pas le reproduire dans ses échanges avec ses associés. En fait nous avons pu construire un vrai esprit d’équipe parce que chaque installation d’une serre, faite ensemble, chez l’un de nos pionniers, est une opportunité de développer cette ambiance d’équipe.
Après 12 ans en tant que salarié, comment vivez-vous le fait d’être votre propre patron ?
Matthieu : Je suis super content même si je vois des avantages et des inconvénients dans chaque situation. Quand on est salarié, on a un responsable qui peut nous apporter plein de choses positives ou pas. Et quand on est entrepreneur, on bénéficie d’une plus grande liberté, on gère son temps mais on a aussi des contraintes et surtout beaucoup plus d’incertitude. Donc je ne serais pas tranché sur un type de situation versus un autre. L’idéal c’est de se lancer dans un domaine ou sur un créneau où l’on sait que cela va marcher.
Sur la base de votre expérience, quelles sont les qualités nécessaires pour entreprendre ?
Matthieu : Je dirais qu’idéalement il faut avoir de multiples compétences ou alors savoir se faire entourer ou demander de l’aide aux gens. J’ai eu la chance de beaucoup apprendre lors de mes expériences en entreprise. Si tu veux être entrepreneur je pense que la variété des expériences est primordiale. Le fait d’être avec deux associés qui ont eux aussi travaillé dans des grandes entreprises aide beaucoup. Nous avons beaucoup d’habitudes et de réflexes communs.
Ensuite quand tu es à la tête d’une start-up, tu as tellement de choses à faire, que tu ne peux pas micro-manager les gens. Il faut savoir déléguer mais aussi s’entourer de gens qui sont capables très rapidement d’être autonomes.
Enfin je pense que le tempérament nécessaire à un entrepreneur tient à sa capacité à savoir gérer la confiance en ce qu’il fait, et surtout à ne pas perdre la foi face aux premières difficultés.
Ca peut paraître paradoxal mais il faut aussi savoir se remettre en cause, accepter les erreurs et avancer par itération. C’est vraiment important de tester et si quelque chose ne marche pas, ne pas le voir comme un échec mais comme un apprentissage.
myfood-4Quand j’ai monté, pour la première fois, la serre avec le système d’irrigation et de filtres, j’ai tellement galéré que j’aurais pu en pleurer. Tu te retrouves au milieu de la nuit, à patauger dans le bassin à essayer de comprendre ce qui ne marche pas, démonter puis remonter les différents éléments,… mais au final c’est ce qui m’a permis de bien identifier maintenant comment les choses doivent être réalisées.
Quand tu es salarié, tu as des hauts et des bas mais c’est rarement extrême. Quand tu es entrepreneur, je trouve que les hauts sont très hauts (comme quand on a un gros client qui nous demandent plusieurs serres d’un coup) et les bas très bas (comme quand on nous avait d’abord refusé une licence de fabrication). Tout est plus extrême.
C’est beaucoup plus dur d’apprendre de nouveaux métiers que de s’attaquer à un nouveau secteur d’activité.
Qu’avez-vous déjà appris que vous pourriez partager avec des personnes qui envisagent de se reconvertir ?
Matthieu : Lorsqu’on parle de reconversion, je vois deux choses très différentes. D’un côté le fait de changer de secteur d’activité, et ça je trouve que c’est facile. J’étais dans le mobilier de bureau et je suis passé dans les poêles à granulés facilement. Je pense que ça aurait été aussi facile de passer dans les serres connectées.
Mais l’autre élément c’est le changement de métier, et là c’est la vraie difficulté. Aujourd’hui en tant qu’entrepreneur je suis sensé faire du business development, rechercher des investisseurs, faire du développement produit, au début je recherchais aussi des fournisseurs, j’essayais de définir la supply chain… mais chaque fois que j’ai des difficultés je suis tenté de me concentrer sur ce que je sais bien faire, ce que je connais, à savoir le Marketing et le développement produit. C’est beaucoup plus dur d’apprendre de nouveaux métiers que de s’attaquer à un nouveau secteur d’activité. D’un certain côté, il faut admettre que tu ne sais rien et que tu dois tout réapprendre.

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Comment voyez-vous la suite de myfood ?
Matthieu : Mes deux associés sont désormais eux aussi à plein temps sur le projet. A partir de septembre, nous allons avoir notre premier salarié. Aujourd’hui c’est notre stagiaire, notamment en charge de la supply chain et spécialiste de l’aquaponie, et à la rentrée il sera salarié de myfood. C’est une énorme satisfaction mais c’est surtout une grosse angoisse. Ca devient urgent que l’on fasse rapidement décoller notre activité.
Au niveau des grands projets, nous avons un centre commercial au Luxembourg qui nous a demandé de l’équiper en serres (les grands formats), en rapport avec le projet de troisième révolution industrielle dans lequel le Luxembourg s’est engagé. Du côté des particuliers, nous pouvons compter sur une communauté de pionniers, très active en ligne, et qui nous permet d’apprendre et de faire progresser nos solutions.
Sur le plan de la structure du business, nous sommes en train de créer un réseau de distributeurs qui seraient également en charge de l’installation dans le secteur dans lequel ils seront implantés. On prévoit de faire pas mal de communication dans les prochains mois et l’objectif c’est de faire un vrai lancement complet début 2017, c’est-à-dire avec des produits visibles sur le site, la capacité à acheter via nos distributeurs. C’est pour cela que je finalise le business plan qui devrait nous permettre de trouver de nouveaux investisseurs.
On vient de conclure avec un Ésat (établissements ou services d'aide par le travail, qui permettent à une personne handicapée d’exercer une activité dans un milieu protégé) pour la production (plomberie, système d’irrigation,…) et on a trouvé un centre logistique (qui ne sera donc plus mon garage) d’où l’on pourra expédier nos serres connectées chez nos distributeurs.
Au nom de Mon Job Idéal, nous vous remercions d’avoir partagé votre expérience de reconversion et surtout tous vos conseils de jeune entrepreneur. Nous souhaitons une belle réussite à myfood et vous félicitons pour cette activité innovante et pleine de belles valeurs.


pdf interview matthieu

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